5:32 - Lundi 6 décembre, 2021

- 1. Jumādā al-Ūlā 1443

La terre de l’anonymat


Ibn ’Atallah dit dans Ses Sagesses : « Ensevelis ton existence dans la terre de l’anonymat. Ce qui pousse sans avoir été enseveli ne donne pas de fruits ». En effet, comment espérer récolter des fruits d’une graine jetée à même le sol, abandonnée dans un environnement hostile à son développement ? Au contraire, si le noyau que l’on souhaite faire germer est soigneusement planté dans le sol, ses racines prendront et son germe se développera, écartant même sur son passage d’éventuels obstacles jusqu’à sortir de terre et atteindre sa pleine maturité. A ce moment-là oui, il donnera des fruits et sera utile à son environnement. Pour la végétation, la préparation se fait sous terre et le don se fait à la lumière du soleil. Il en va de même pour l’homme qui doit se former en toute discrétion, avant d’agir en société, sous le regard des autres. Aller contre cette nature divine présentera un risque certain, comme nous l’explique Al Bouti commentant la parole d’Ibn ‘Atallah : Certes le devenir de l’individu qui commence son activité sur le devant de la scène et sous les projecteurs, sera inéluctablement la perte et la corruption ! S’il parle, il n’exprimera rien qui procède d’une connaissance mûrement réfléchie ; s’il tente de suivre la voie de Dieu, il sera entravé par son âme instigatrice, laquelle s’emploiera à le faire dévier (…) ; s’il s’engage dans des activités sociales, il sera vite accaparé par la brigue des postes et des fonctions enviées, et par la course aux biens matériels et à l’argent. Car il n’aura pas eu l’occasion de polir son âme dans le sanctuaire de l’isolement et d’en extraire la nature première saine, mûrie dans la matrice de la retraite.

« Rien ne profite davantage au cœur qu’un isolement ouvrant sur un espace de réflexion », nous apprend Ibn ‘Atallah dans une autre de ses sagesses. La forme indéfinie « un isolement » exprime ici la rareté. Ainsi, Al Bouti précise que ce qui est légalement prescrit et souhaitable est de s’accorder un peu d’isolement, non d’en faire un mode de vie perpétuel et de se soustraire à ce bas monde en se réfugiant dans une grotte, exilé et coupé des liens sociaux et des activités humaines. L’anonymat ne signifie pas l’isolement au sens strict, mais plutôt la création d’un climat propice à la méditation et à la réflexion, pour rechercher ce qui est bon et qui rapproche de Dieu, et cette réflexion est aussi nécessaire à l’intellect et à l’esprit que le sont les médicaments pour le corps du malade. Ainsi, celui qui pour un instant, régulièrement, fuit la notoriété et le tumulte du quotidien pour édifier et éduquer son âme, est dans l’anonymat. Il en est de même pour les participants à un cercle d’enseignement ou d’évocation restreint que rien ne rassemblerait si ce n’est Dieu, ou encore l’individu qui œuvre pour sa communauté sans que personne ne le sache. Tous vivent ces instants spirituels sans ostentation ni orgueil, gardant à l’esprit qu’il n’est de force ni de pouvoir que par Dieu. Les meilleures occupations auxquelles se consacrer lors de l’isolement sont la lecture du Livre Sacré, l’invocation, le rappel de Dieu, l’étude de la vie du Messager (paix et salut sur lui)… mais aussi la réflexion et la méditation sur soi : d’où venons-nous ? Que sommes-nous devenus ? Où allons-nous ? Le bonheur lié à l’éphémère s’en est allé pour laisser la place aux regrets, et la douleur liée aux œuvres pieuses s’est évanouie pour ne laisser que la récompense. Ceci est l’effet de l’isolement, lorsqu’il est associé à un sujet de réflexion propice à ouvrir l’esprit sur la plus insigne vérité universelle et à libérer l’âme des souillures des conditionnements et des passions.

Allah – Exalté et Glorifié – éduqua et façonna Son Prophète Mohammad (paix et salut sur lui) selon cette règle, suscitant en lui l’amour de l’isolement en guise de préparation à la mission qui allait être la sienne après la révélation. Si le Prophète (paix et salut sur lui) eut besoin de cette préparation, de ces moments d’intimité avec Son Seigneur, qu’en est-il de nous ? Rien de tel que l’anonymat pour nous aider dans l’acquisition des trois choses dont l’homme a besoin pour agir socialement, de manière utile et productive, pour lui-même et sa communauté : la connaissance, la purification de l’âme et la purification du cœur de l’amour des altérités. Le lieu et l’instant les plus propices à la méditation ne sont autre que chez soi, dans le silence et l’obscurité de la dernière partie de la nuit. C’est ainsi que le Prophète (paix et salut sur lui) se levait, s’appliquait dans ses ablutions, et s’isolait pour prier son Seigneur et lui lire du Coran, en application du verset : Ô toi (Mohammad) qui t’enveloppes [de ta tunique], lève-toi la nuit à l’exception d’une brève partie : la moitié ou un peu moins, ou [au contraire] un peu plus, et psalmodie le Coran en articulant distinctement [73;1-4]. Le Cheikh Al Bouti nous décrit la veillée de celui qui se lève au milieu de la nuit, telle que nous devrions tous la vivre de temps à autre : Tu as le temps d’observer le silence qui t’entoure et celui-ci a investi ton âme d’une pureté inaccoutumée et a conféré à ta pensée une sérénité que tu cherchais depuis longtemps mais que tu ne parvenais pas à trouver. Inspiré par cet état, tu te décides à faire ton ablution et à te tenir entre les mains de Dieu pour L’entretenir durant quelques cycles de prières. En dehors de ces moments vécus seuls, la recherche de l’anonymat peut se faire accompagnée d’enseignants, de guides ou de fidèles compagnons sur qui l’on peut compter : Le véritable guide est celui qui a examiné les sciences légales islamiques d’assez près pour faire de celles-ci des règles de conduites auxquelles il se tient ; et il est celui dont le cœur est épuré de l’inclinaison pour ce bas monde et de l’attachement à celui-ci : il y renonce, transcende les agréments et les passions qui en sont le lot, fait le deuil de ses intérêts personnels et ne cherche à travers ses actions que l’agrément de son Seigneur. (…) Mais ne conditionne pas ton cheminement au fait de trouver cette personne, de sorte que tu avanceras si tu la trouves et te détourneras ou t’arrêteras si tu ne la trouves pas. De ce véritable guide – s’il est introuvable – te dispenseront des frères vertueux et de bon conseil.

L’importance de cet anonymat pour la préparation de nos affaires, quelles qu’elles soient, est comparable à l’importance des quelquesheures que le commerçant passe isolé dans son bureau à examiner ses cahiers de compte et à réfléchir sur ses entrées et sorties d’argent, à l’écart du brouhaha de sa boutique et du va-et-vient de ses clients. C’est bien là, dans sa bonne préparation au calme et en toute sérénité, que réside le secret de sa réussite et de ses bénéfices. Et cette image vaut tant pour les affaires profanes que religieuses.


Rubrique: Les Sagesses