18:05 - Mercredi 19 février, 2020

- 24. Jumādā al-Ākhira 1441

L’émigration dans l’Islam – 2ème partie


Nous avons abordé le mois dernier, le concept d’émigration religieuse [hijra], du point de vue spirituel et avons remarqué que ce voyage du cœur est une obligation qui s’impose à chacun d’entre nous, dès lors qu’il revient à la religion, et qui, contrairement à l’émigration physique, n’est pas limitée dans le temps, puisque ce périple ne prendra fin, que lorsque nous serons ramenés à Allah, le jour de notre mort. L’émigration physique a parfois été nécessaire dans l’histoire de la foi monothéiste, lorsque le cheminement spirituel devenait impossible dans un lieu et un contexte donné et pour permettre de poursuivre le ‘voyage intérieur’. Il est important de remarquer que ni Abraham ni Moïse, ni même Mohammad, paix et bénédictions sur lui, ne sont partis dès le premier jour, dès les premières réactions de rejet à leurs prédications, dès les premières épreuves ; aucun d’entre eux ne s’exila d’ailleurs de son propre chef. Ils prêchèrent et endurèrent l’hostilité des leurs, le temps qu’Allah voulut ; puis lorsque le contexte l’imposa et que leurs vies elles-mêmes furent véritablement menacées, alors l’ordre Divin vint leur ordonner de prendre le chemin de l’exil. Ils furent contraints et n’émigrèrent pas de leur plein gré, comme le confirme la parole de l’Envoyé d’Allah, paix et bénédictions sur lui, qui dit au moment où il quittait sa ville natale et en s’adressant à elle : Quelle terre est meilleure que toi, et aimerais-je plus que toi… si mon peuple ne m’avait pas obligé à me séparer de toi, jamais je ne t’aurai quittée’ [Al Tirmidhi, Sahih].

L’émigration vers Médine était-elle une obligation pour tous les musulmans contemporains de l’Envoyé d’Allah, paix et bénédictions sur lui ?

Les savants de l’Islam ont débattu de cette question. Ce qui ressort de leurs débats est qu’il s’agissait bien d’une obligation  pour les musulmans persécutés de la Mecque et de ses alentours, car leurs vies étaient menacées. En revanche, le groupe de musulmans qui avait émigré en Abyssinie, et qui y vivait paisiblement leur religion, n’eut pas à émigrer et rentra des années plus tard [Al Boukhari]. Le Négus, ne quitta jamais l’Abyssinie, où il régnait en dissimulant sa foi car il était plus utile à l’Islam là où il était. Après avoir rappelé cela, nous comprenons mieux des versets tel que celui-ci : …Quant à ceux qui ont apporté foi et n’ont pas émigré, vous n’aurez pas de lien d’héritage avec eux jusqu’à ce qu’ils émigrent [8;72] ou le verset : A ceux dont les anges prendront l’âme et qui auront été injustes [en refusant d’émigrer]… [4;97-98] : ces versets visent les musulmans qui refusèrent de quitter la Mecque, alors qu’ils en avaient la possibilité, pour suivre le Prophète, paix et bénédictions sur lui, à Médine après que cette émigration ait été décrétée obligatoire par Allah. C’est aussi à cela que certains hadiths de l’Envoyé d’Allah, paix et bénédictions sur lui, font référence, lorsqu’il dit par exemple : Je désavoue tout musulman qui réside parmi les polythéistes [Al Tirmidhi & Abou Dawoud, Sahih], ou encore : Allah n’acceptera aucune action de la part de quelqu’un qui s’est converti à l’islam tant qu’il ne quitte pas les polythéistes [Al Nassaï, Sahih]. Il s’agit des musulmans qui continuèrent à vivre parmi les Qurayshites incroyants, hostiles et injustes envers eux alors qu’il leur était possible d’affirmer leur foi sans crainte à Médine. Si ces hadiths avaient une portée atemporelle et générale, alors les musulmans d’Abyssinie ou du Yémen auraient du rejoindre Médine. De même, après la mort de l’Envoyé d’Allah, paix et bénédictions sur lui, de nombreux compagnons n’auraient pas pris résidence dans des pays où les habitants étaient majoritairement non-musulmans ; or c’est ce que beaucoup firent dans le but d’y prêcher et d’y enseigner l’Islam.

Y a-t-il encore une émigration religieuse après la conquête de la Mecque ?

Nous pouvons nous poser cette question en lisant la parole du Prophète, paix et bénédictions sur lui : Plus d’émigration après la conquête de La Mecque[Al Boukhari & Mouslim]. En fait, la conquête de la Mecque marquant la fin de l’oppression et la défaite des Qurayshites, a mis un point final à la grande Hijra, de la Mecque à Médine, celle qui avait été légiférée par Allah pendant une période donnée. Celui qui, par la suite, quitte son pays pour aller vivre à Médine ne peut pas espérer la récompense des Mouhajiroun : les émigrés dont parlent le Coran, ceux qui abandonnèrent tout pour rejoindre le Prophète, paix et bénédictions sur lui, et le défendre, souvent au péril de leurs vies, à une époque où l’Islam était fragile et vulnérable.

L’émigration est-elle obligatoire ou souhaitable pour nous ?

Certains savants musulmans, parmi les anciens et quelques auteurs contemporains, donnent aux textes que nous avons vus plus haut, comme ‘Je désavoue tout musulman qui réside parmi les polythéistes’, une portée générale [moutlaq], tandis qu’ils s’appliquent dans un contexte précis [mouqayyed], comme nous l’avons démontré. Ceci étant, il n’y a pas, dans l’absolu, un pays dans lequel le musulman n’aurait pas le droit de vivre ou dans lequel il serait obligé de vivre : la Terre appartient à Allah Qui en fait don à qui Il veut parmi Ses serviteurs [7;128]. Il est donc permis au musulman de vivre où il le souhaite, et à fortiori dans le pays qui l’a vu naître et dans lequel il a grandi, et où vivent sa famille et ses proches, tant, bien sur, qu’il est libre de croire sans rien associer à Allah, qu’il n’est pas empêché de célébrer les rites obligatoires de l’Islam, ceux dont l’obligation est sujette au consensus ; et qu’il n’est enfin pas contraint aux péchés majeurs. C’est seulement dans le cas où il ne pourrait plus respecter ces trois conditions, qui constituent le minimum obligatoire et nécessaire pour entrer au Paradis ; et qu’il n’aurait aucun recours pour faire reconnaître ses droits, que le musulman serait obligé de s’exiler là où il pourra vivre correctement sa foi. Le fait d’être empêché de pratiquer des actes non-obligatoires, de devoir faire preuve d’un peu de discrétion dans sa pratique ou de ne pas pouvoir pratiquer sa religion à la perfection ne rend pas l’émigration obligatoire. Si l’émigration n’est pas justifiée et pousse à commettre des péchés comme la rupture des liens de parenté, par exemple, elle peut devenir réprouvée voir interdite. Pour conclure, nous dirons que le musulman qui peut choisir où il veut vivre, devrait résider là où il pourra accomplir les actions les plus méritoires, le mieux se préserver, être le plus utile à sa personne et le mieux servir Allah et sa religion.

Et Allah sait mieux !


Rubrique: Bien comprendre l'Islam