16:52 - Lundi 27 mai, 2024

- 19. Dhū al-Qaʿda 1445

Des quatre écoles juridiques


Comme nous l’avons vu précédemment, les lois établies par l’Islam sont extraites de trois sources qui sont dans l’ordre : le Coran, puis la Tradition prophétique, lorsqu’elle est authentifiée, et enfin l’ijtihad, en tant qu’effort intellectuel de déduction des textes, effectué par des personnes habilitées. Cette habilitation repose d’abord sur un savoir profond acquis auprès des érudits, ensuite sur une piété et une dévotion non-ostentatoires mais tout de même manifestes, et enfin sur une bonne compréhension de la situation que vit la communauté dans un lieu et une époque donnés. Les hommes qui réunissent toutes ces conditions sont rares. Parmi eux, l’histoire musulmane a retenu particulièrement les noms de quatre Imams, avec un grand ‘I’ : Malik Ibn Anas, Abou Hanifah Al Nou’man, Al Chafi’i, et Ahmad Ibn Hanbal. Ceux-là sont connus pour être les chefs de file et les fondateurs des quatre grandes écoles de droit qui portent leurs noms respectifs.

Qu’entend-t-on par école juridique ? Chacun des quatre imams a commencé par étudier et mémoriser les textes, puis ils ont édicté à partir de ceux-ci un grand nombre de fatwas, des avis juridiques concernant la vie quotidienne, jusqu’à ce qu’ils aient au final extrait des textes sacrés un corps de loi traitant tous les aspects de la vie humaine : des règles liées au culte, au commerce, à la vie matrimoniale, à la mort et à l’héritage, etc. Ayant chacun enseigné dans des régions différentes, le monde musulman s’est vite retrouvé découpé en grandes zones géographiques, chacune composée majoritairement d’adeptes de telle ou telle école. Il n’y avait point d’animosité entre ces grands hommes, qu’étaient les quatre Imams, qui étudièrent tous plus ou moins les uns chez les autres, et qui n’appelèrent jamais à les prendre eux pour guides ou modèles, et qui ne prétendirent jamais être infaillibles. Bien au contraire, ils reconnaissaient les limites de leur savoir respectif. Bien qu’ils fussent chacun les plus instruits de leurs époques, ils clôturaient toutes leurs fatwas, par l’expression Allahou a’lam (Dieu est plus savant), et recommandaient aux gens de prendre pour seul guide infaillible le prophète d’Allah, Mohammad, prières et salut sur lui. Il est à noter également, que les divergences entre ces écoles sont d’ordre méthodologique et factuel. Il n’y a pas d’oppositions entre elles dans ce qui concerne les principes essentiels de la foi et de l’Islam.

 Quelle position devons-nous adopter par rapport à ces écoles, et à ce qu’elles ont apporté ? Trois courants se sont  distingués au cours de l’histoire musulmane, chacune adoptant, par rapport à elles, une position différente.

L’école traditionaliste considère qu’il est obligatoire pour chaque musulman de suivre l’un des quatre imams, et d’adopter l’ensemble de ses avis. Suivre un autre avis que celle de l’école adoptée, sur une question donnée, est considéré comme un péché. Certains sont même allés jusqu’à conditionner l’Islam de la personne, après la profession de foi (Chahaddah), à l’adoption et la suivie d’une école ! Et ils appuient leur thèse sur le verset : Demandez aux gens du savoir lorsque vous ne savez pas [16;43]. Pourtant ce verset recommande de demander, et non de suivre aveuglément ; et il évoque les gens du savoir, sans restreindre leur nombre ou sans en désigner nommément ! Ils prétendent aussi que les portes de l’ijtihad se sont fermées avec la mort de l’imam Ahmad, et que le Coran n’est pas accessible à notre compréhension ! Or Allah dit de Son Livre qu’il est clair (moubine), qu’il est une lumière (nour), et Il répète à quatre reprises dans la sourate Qamar (54 : La Lune) : Nous avons certes rendu aisé la méditation du Coran à qui voudrait le méditer.

L’école dhahirite, fondée par Daoud Ibn ‘Ali (199-270 H), et rendue célèbre par Ibn Hazm (384-456 H) d’Andalousie, interdit purement et simplement la suivie d’une école, chacun étant tenu de faire l’ijtihad ! C’est l’avis qu’ont repris certains savants contemporains comme Al Albani, par exemple. Or il va de soit, que l’on ne peut demander à tout le monde de mémoriser les textes. Au médecin d’apprendre la médecine, au garagiste d’apprendre la mécanique et aumouhadith d’apprendre les textes et ce qui va avec ! Les tenants de cette école le reconnaissent et disent, que si l’individu n’est pas tenu de connaître les textes, il est au moins dans l’obligation de demander systématiquement les arguments à un savant compétent. Mais comment pourra-t-il juger du bien fondé de ceux-ci, et de leur authenticité ? Et puis, ne risque-t-il pas lui qui s’interdit de suivre l’un des quatre grands imams, de tomber dans le suivi aveugle (taqlid) de son imam ?

Le troisième avis, est celui qui constitue, selon nous, celui du juste milieu et le plus raisonnable. Il consiste à ne pas rejeter l’apport des quatre écoles, sans empêcher celui qui le souhaite de suivre un autre imam, parmi les imams de l’Islam. Celui qui décide de s’attacher à une école, doit le faire avec clairvoyance et sans fanatisme, en s’efforçant de connaître les arguments, et en acceptant l’avis d’un autre lorsqu’il est plus probant et que la compétence de son auteur est établie. Cheikh Al Qaradawi juge qu’il s’agit d’un abus de langage, pour un simple musulman, que de se prétendre malikite ou chafiite, par exemple, puisqu’aucun texte ne nous appelle à cela, d’une part, et qu’il faudrait au préalable connaître la méthodologie et avoir étudié les avis de l’Imam que l’on prétend suivre, d’autre part, plutôt que de dire : Je fais comme mes ancêtres faisaient, sans se poser de questions. Enfin, l’intention qui doit habiter le croyant qui adopte une école ou s’attache à un imam, doit être de suivre le Coran et la Sounnah, desquels le savant ne fait qu’extraire, expliquer, et expliciter les enseignements. Et Allah sait mieux !

Quelques repères chronologiques

- Abou Hanifa (80-150 H) : fondateur de l’école hanafite,. D’origine perse, il est né, a étudié puis à enseigner à Koufa en Irak.

- Malik Ibn Anas (93-179 H) : fondateur de l’école malikite. Il a enseigné à Médine et a laissé un recueil de hadiths : le Mou’atta

- Al Chafi’i (150-204 H) : fondateur de l’école chafiite. A enseigné surtout en Egypte. A laissé un célèbre épître de jurisprudence islamique : la Rissalah.

- Ahmad Ibn Hanbal (164-241 H) : fondateur de l’école hanbalite. A enseigné essentiellement à Baghdâd en Irak et a laissé un recueil de plus de trente mille hadiths classés par rapporteurs : le Mousnad.


Rubrique: Bien comprendre l'Islam